Les âmes orphelines

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Ce billet m’a été inspiré dès les premiers instants de cette lecture-ci… Elle m’a rappelé ce souvenir, furtif mais prégnant. Une histoire de bus. C’était hier, c’était il y a mille ans…

W. a 4 ans. Il est assis en face de moi dans un bus. Moi j’ai 20 ans. Nous traversons la ville avec son papa, pour un endroit dont je ne conserverai aucun souvenir.

W. a le même prénom que son papa. 16 années les séparent.

Il faut reconnaître qu’il y a 4 ans (et quelques mois) quand le ventre de S. a commencé à s’arrondir, ça a fait jazzer au lycée. S., W. (Père), moi, plus quelques autres, on était dans la même bande. Nous régnions alors à la cool sur les quelques hectares qui composaient l’établissement, et un peu aussi sur les 5 étages qui l’élevaient vers le ciel. A la croisée du Rocky Horror Picture Show et d’un Degrassi High avant l’heure. La fureur de vivre adolescente, les expérimentations comme carburant quotidien.

Moi, il me choquait pas le ventre de ma copine, une petite brunette coupée au carré. D’autant qu’elle portait du coup une chouette salopette pour le caser. Elle déambulait comme ça dans les couloirs tagués, qui entre la salle d’études et les WC aux savonnettes jaunes dégueu et aux portes défoncées, qui entre les cours d’Anglais et le labo de SVT, toute en bedaine et Doc Martens.

Son regard bleu azur ne trahissait aucune crainte ou incertitude sur le bien-fondé de son état. L’arrogance de nos 16 printemps. La peur, ça sera pour quand on sera grands.

Un jour, comme il se devait, W. (Junior) est finalement né. On passait en première en validant une orientation plus ou moins baclée, peut-être imposée par filiation et tradition, voire totalement improvisée pour ceux dont l’ambition restait au stade d’embryon.

Une année passerait encore, elle sonnerait le glas de la love story adolescente de nos tourtereaux devenus parents, demeurant ainsi unis pour la vie par leur génétique à jamais assemblée sous la forme d’une petite tête blonde aux épis désordonnés.

L’été d’après nos routes académiques se sépareraient. Mais l’amitié résisterait, du moins pour quelques années, et notre petite bande continuerait à sévir, à zoner, à grandir, dans les rues de notre ville, terrain de jeux de notre insouciance juvénile.

Le Monde était à nous. Il suffisait de se baisser pour en cueillir l’extrait, l’essence, la quintessence. Un rien nous grisait, nous étions puissants.

W., son père et moi, nous sommes dans le bus. Junior me regarde, en tapotant sa jambe contre le siège crado.

Ma mère, tu sais, elle est morte.”

La candeur de ses 4 ans zappe les convenances et les mots-tabous, les phrases que l’on ne dit qu’à voix basse parce qu’elles laissent un putain de trou béant dans la poitrine.

Je sais, Junior. Tu crois que je l’ai oublié ce coup de fil pris par ton papa un vendredi soir à un comptoir de bar, alors que notre seule inquiétude résidait dans la capacité-horaire de notre budget en équivalent-bières, son visage quand il a raccroché. Les mots à travers le brouillard. Simples et cruels. Accident, voiture, arbre.

La fin de l’Innocence, un soir d’été sur une terrasse ombragée. Notre quota de Bonheur National Brut devait être dépassé. Un ange exterminateur se chargeait de nous rappeler notre statut de mortels, n’ayant que faire de l’ordre des choses, qu’on n’est pas sérieux lorsque l’on a 20 ans, et que la gravité c’est pour plus tard, quand on sera plus des enfants.

Je sais…”

t’ai-je répondu, le coeur au bord des larmes, incapable de réduire l’espace qui nous séparait,  toi et moi dans deux dimensions parallèles où les mots n’ont pas la même portée, ton univers vierge de toute tragédie, ignorant que le destin s’était déjà chargé de scarifier ta place dans le monde, de te priver de ton héritage, de contes nocturnes le soir au bord du lit, de caresses maternelles les jours de fièvre, de mercurochrome sur tes bobos et de baisers aimants sur ton front d’enfant.

Il tapote toujours ce foutu siège. Mon regard est voilé, le sien pétille pourtant.

Et toi, t’es la maman de qui alors ?”

Ma surprise et sa spontanéité me font sourire.

Je ne suis la maman de personne”

Ma voix est claire et assurée. J’ai 20 ans, je souris.

C’est encore l’âge de l’Innocence.

Et d’un coup, nos deux dimensions se rapprochent, se téléscopent pour ne faire qu’une. Une obscure clarté tombe des étoiles.

Lui, comme moi, malgré les 16 ans qui nous séparent, encore ignorants des destinées qu’ont dessinées pour nous les astres.

 
Orphelins de quatre ans, voilà qu’en leur pensée
S’éveille, par degrés, un souvenir riant.
Arthur Rimbaud
 
photo : Brad Kunkle

 

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20 thoughts on “Les âmes orphelines

    • (Dis donc tu commentes plus vite que ton ombre 🙂 )

      Merci, c’est très gentil… et merci d’avoir fait remonter le souvenir du petit W dans son bus… Il m’a accompagnée toute la journée.

  1. Très touchée par l’illustration de ton article (1er contact avec ton article), c’est de qui ? Par l’allusion ensuite à the Rocky horror… Film culte de mon adolescence, vu et revu tant de fois ; émue enfin par la beauté de ton texte…

    • La photo c’est Brad Kunkle (je l’ai crédité en bas du billet). Il en d’autres sublimes. Il ajoute des feuilles d’or sur ses photos.

      Contente que la référence au Rocky Horror t’ait parlé… Toute une époque ce truc 🙂

      Et merci pour le reste et pour ta visite…

  2. Qu’est-ce que tu écris bien… C’est si doux de te lire. Triste histoire, une belle illustration de tolérance aussi envers les copines ado enceintes montrées du doigt par tant d’autres. Ce billet m’a énormément émue. Bisous

  3. Pffff, c’est difficile tout ça.
    Nous sommes guère habitués à être confrontés à des événements si difficiles quand on est jeune (dans nos contrées parce qu’ailleurs c’est autre chose).
    Il est devenu quoi ce petit garçon ? Et le papa ? C’est lui qui s’est occupé de son fils ?

    Si l’article n’avait pas été si émouvant j’aurais peut-être fait une blague de mauvais goût en référence à Spike … (si tu as un trou de mémoire : http://chezdolly.files.wordpress.com/2011/06/stepto_amanda_250.jpg) – je me contente de la citer (est-ce-qu’on est déjà dans le mauvais goût ?) ton imagination fera le reste…

    Bisous

    • J’ai continué à cotoyer W. père et fils encore quelques années, ils se sont reconstruits une petite vie tous les deux, puis à 3, puis à 4 avec l’arrivée d’une demie-soeur au prénom de fruit… Ils ont ensuite quitté la région (pour la capitale des Gourmettes) et on s’est perdus de vue… Mais je me demande depuis que j’ai écrit ce billet ce qu’il est devenu ce petit bout, jeune homme aujourd’hui (punaise le coup de vieux).

      Quant à Spike, une des filles de notre bande était son portrait craché… Cheveux, perf, jupe écossaisse et pince à nourrice… Alors question mauvais goût, tout est relatif tu sais 😉

      Des baisers, miss.

  4. Je mis le dernier com’ et suis ravie que ce petit bonhomme ait pu reprendre un court de vie « classique ». J’espère qu’il va bien, mais je lis que tu ne le sais.
    Cette période a du être très difficile pour toi et tes amis, vivre un tel drame aussi jeune, dans ce contexte… Vous avez dû vous sentir bien impuissants, même si c’était encore l’âge de l’innocence.
    J’adore toujours autant ta douce écriture, même dans ses souvenirs les plus durs.
    Bises

    • Je crois qu’à 20 ans on encaisse beaucoup mieux les choses, même quand le malheur est là, on arrive à conserver « globalement » une certaine insouciance, une foi en la vie malgré tout… Tout ça devient plus difficile avec les années…
      Merci pour ton commentaire Bounty…
      Bises aussi.

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