Totem et Tabou (La Horde Primitive)

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Loulou et moi marchons côte à côte. Dans la rue.

Nos cerveaux sont remplis de données et de plans sur la comète liés à l’état de santé préoccupant de Beau-Papa, là-bas de l’autre côté de cet immense océan, entourés de blouses blanches, noyé dans des protocoles savants.

La période est incertaine.  Toute programmation futile, inutile, vouée à  être reportée, anticipée, supprimée. Suspendue au coup de fil annonciateur du lancement des hostilités. A vos marques, prêt, partez.  Loulou devra alors prendre armes et bagages pour se rendre à son chevet. Durée prévisible de la télé-transportation  en terres américaines : 3 semaines selon les prévisions les plus optimistes. Partiellement nuageux sur la moitié ouest, on espère éviter ouragans et autres tempêtes.

Le ciel est bas et les caravanes passent.

Loulou et moi marchons d’un même pas.  Il me tient la main.

Je suis pour toujours fâchée avec les calendriers. Pourtant, Loulou et moi, là sur notre trottoir, on la sent venir la concomitance félonne qui, par un alignement astral inédit, pourrait faire coïncider l’absence de ma moitié et mon transfert d’embryons vitrifiés, celui du mois du Dieu Guerrier.

Elle est là dans ma tête depuis des semaines, depuis que Beau-Papa vit relié à des bouteilles griffées O2. L’oxygénothérapie à haut débit.

Loulou et moi marchons coude à coude. Dans le flou.

C’est lui qui posera la question. Pas moi. Je ne saurais pas quoi répondre de toute façon.

« Comment on fait si tu as commencé le traitement, que  les embryons sont prêts et que je dois partir immédiatement ? »

« Je ne sais pas »

(je vous avais prévenus)

« On pourra pas annuler le transfert… »

« non, on ne pourra pas »

« alors comment on fait ? »

« j’sais pas »

Loulou et moi marchons, plus tout à fait au diapason. J’ai des frissons.

« tu pourrais te faire accompagner… »

(NDLA : à ce stade-là, pour te permettre cher lecteur attentionné de suivre l’intrigue en possession de tous les éléments pertinents, je dois avouer mon autre tare, à part d’être nullipare, celle qui me met dans l’incapacité de conduire tout véhicule motorisé. Y compris pour rallier la Clinique de l’Etranger™, sise comme son nom l’indique, hors de portée à pied.)

A ce stade-ci, je dois aussi t’avouer, contrainte et forcée, ma non moins grande incapacité à communiquer. Aussi, personne n’a été informé de nos essais bébés, qu’ils fussent couettes ou éprouvettes, ou encore don-ovocytés. Amis, proches ou distants, parents, frère ou belle-sœur,  ils demeurent tous ignorants du Grand Secret. Cachés les tentatives qui font pleurer, les tests qui n’ont pas virés, les jours d’attente des  retards de règles.  Tapies les courbes de températures, les ponctions blanches et les spermogrammes peut-mieux-faire.  Tues les piqûres dans le ventre, les endomètres récalcitrants et les follicules aux abonnés absents.  Dissimulés les espoirs, les listes de prénoms, la couleur de la chambre du haut, les grigris dans la boîte sous le lit.

Tabou.

[Adjectif]  « Interdit portant sur un acte, un fait ou son évocation, sans être limité au domaine religieux ou spirituel. Violation de quelque chose de sacré. »

Uniquement mien, il n’est pas leur.  Comme leurs congénères, ils ont un temps bien essayé les « Et vous, c’est pour quand ? », glissés entre la poire et le fromage, attablés, un sourire au coin des dents. Du mutisme en guise de réponse en phase 1, celle où je refusais de devenir maman, à l’heure où d’autres enchaînent déjà pourtant activement leurs cycles, au trait d’esprit pour éviter de répondre quand la question – comme l’horloge biologique – se faisait plus pressante en phase 2.  De mes non réponses, ils auront tiré les conclusions, m’auront cataloguée à jamais comme de celles qui ne veulent pas d’enfants. Les interrogations se sont faites plus rares, l’âge aidant. Le stade terminal est atteint, plus personne pour s’enquérir de voir un jour notre famille s’agrandir.

Au stade où l’on en est, tu es en droit de t’interroger, ami Lecteur.  Pourquoi donc cet esprit cachotier,  puisque tous les vents étaient favorables, les paroles bienveillantes, les oreilles disposées à écouter ? Que tu n’éprouvais aucune honte, ni alors, ni maintenant, à évoquer ton infertilité ou ton désir d’enfant avec des étrangers ?

« Je ne sais pas »

Dit-elle encore une fois. Mais le fait est.

Mes années de divan ont bien fourni une esquisse, dessiné les contours d’une étape foirée, d’une fêlure apparente, d’une brisure récurrente.

L’Origine du mal reste inconnue.

L’Etat Primitif de la blessure non identifié.

De la scarification en guise de guérison.

Imparfaite.

Les âmes boursouflées.

Loulou et moi marchons, plus tout à fait à l’unisson. Mes yeux se mouillent (Je l’attends).

« On la connait la solution… En parler à tes parents. Ils t’accompagneront. »

Ma vue se brouille, mon pouls s’accélère, comme la pression dans mes tempes.

1 seconde et demie.

Je pleure.

« Il n’en est pas question »

Mon couperet habituel. Fin des communications. Passage sous un tunnel.

Je pleure. En marchant. Devant les passants.

Je pleure devant Loulou.

Ma peur est ancestrale, primitive, viscérale.

Les fers aux poignets, le cœur enserré,

Je demeure son esclave.

 

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21 thoughts on “Totem et Tabou (La Horde Primitive)

  1. Seule, c’est pas possible ? C’est rude, mais j’en connais qui l’ont fait. Un peu bête peut-être ma question. Mais comme dit mon homme, « y’a pas de problèmes, y’a que des solutions »… (ça, c’est parce que j’avais une tendance bizarre à tout voir en noir…)

    • Le vrai problème n’étant pas de comment je vais bien pouvoir me rendre à ce transfert (seule, ça veut dire 4 ou 5 h de bus aller et autant retour…), on trouvera sans doute une solution et puis il n’est pas dit que Loulou ne pourra pas être présent, mais ma réaction à la simple évocation que je pourrais peut être commencer à envisager d’éventuellement mettre mes parents dans la confidence. Du grain à moudre pour Dr Boucledor quoi :).

      Merci pour ta visite.

  2. Je comprends bien ton angoisse…
    J’espère de tout cœur qu’il n’aura pas à partir.
    (Par contre, si je peux me permettre, comment as-tu ait pour n’avoir jamais mis qui que ce soit dans la confidence ? Comment fais-tu pour garder ce désir d’enfant inassouvi pour toi ? J’espère que mes questions ne sont pas maladroites…).

    • « Je ne sais pas »… comment j’ai fait.

      Je me suis construite comme ça, en refusant de partager mon intimité, comme on défend un territoire.

      Mais il est vrai aussi que ce désir d’enfant est relativement récent à l’échelle de ma vie, cela a sans doute contribué à le conserver secret.

      J’aurais voulu que cela soit différent, mais voilà ça je ne sais pas faire.

      Merci Lulu pour ton commentaire ❤

  3. Faire de son infertilité un secret à garder à tout prix, c’est aussi mon cas. Probablement un peu moins car quelques personnes sont au courant. Mais je me suis déjà mise dans des états pas possibles quand j’ai pensé que quelqu’un pouvait comprendre notre situation. L’explication exacte je ne la connais pas vraiment non plus, je devrais aller voir quelqu’un probablement.
    Ta réaction est peut être une défense, je ne sais pas quelles sont tes relations avec ta famille par exemple, mais pour moi c’est l’instinct de survie qui me fait me taire ce secret à certaines personnes.
    En tout cas je te souhaite que tout se passe « au mieux ». Bises.

    • Merci de partager ta propre expérience… Dans mon cas, je n’ai rien à redouter (ou à reprocher) de mon entourage. Mes parents, comme mon frère, pour ne parler que de ma famille, sont adorables, toujours là pour moi en cas de coup dur… Pour autant, je ne peux imaginer être la seule responsable de ce fossé présent depuis toujours qui m’empêche d’aller vers eux dès lors que l’on touche à ce qui relève de l’intime… De cette absence de complicité…

      Je n’aurai jamais peut être jamais la Clé qui donnerait un sens à tout cela…

      Merci pour tes encouragements. Du courage à toi aussi dans tes nouveaux choix…

  4. Une armure devant une guerrière. Faire sauter les verrous ? Prononcer ces mots, s’entendre prononcer les mots de votre désir d’enfant, avoir le souffle coupé, s’étonner de son répondant à tout bout de champ, devenir une pro de la répartie sans faille, est-ce un peu de cela ? Ne pas savoir comment expliquer, avoir peur d’être incomprise, ne montrer que la moitié de ce que tu es ? Quelle douleur à travers tes mots. Faire sauter la carapace finement ciselée au nombre des années qui passent, c’est pas facile, c’est parfois le sentiment que si on le fait, on sombre. C’est aussi parfois un soulagement, une libération. Mais comme tu le dis si bien « tu ne sais pas » ce qui se passera demain… J’espère pour ton homme qu’il n’aura pas de non-choix à faire, que pour toi la question ne se posera, que si elle se pose tu trouveras la façon de faire qui t’ira le mieux et avec laquelle tu te sentiras le mieux. Bisous et pleins de courage pour ces jours devant

    • Je crois qu’à l’origine de mon comportement il y a plusieurs facteurs… de la petite fille que j’étais, qui se voulait irréprochable, comme effacée, ultra mature face aux adultes, qui avait sans doute du mal à trouver sa place dans le cercle familial, dans le Monde, à la jeune femme toujours bancale avec un rapport vicié à la maternité alors que ne se posait pas encore le problème de l’infertilité, à celle que je suis aujourd’hui, un peu apaisée mais toujours enfermée dans ce rôle là, la nullipare décrêtée, qui ne sait sans doute pas comment aujourd’hui avouer son désir d’être elle aussi maman, comme si, dans ce domaine comme dans d’autres, je n’avais pas cette légitimité. Oui c’est douloureux, oui ça vient de loin. Bref, la route est longue et le temps restant si court.

      Mille mercis pour ton commentaire constructif ❤

  5. je comprends cette peur de franchir le pas, de leur dire… Les mots de Bounty sont tellement beaux et justes que je n’ai pas grand chose à rajouter.
    Pleins de courage, en espérant que les choses se passent du mieux possible.
    Gros bisous ♡
    ps: n’hésites pas à changer le lien vers mon blog dans ta colonne de droite 😉

  6. Mr smile n’a jamais compris pourquoi je n’avais pas parlé de nos difficultés à ma mère.pour moi c’était lui faire du mal, la rendre triste. Pour les autres, pas envie de paraitre faible…bizarre, comme si c’etait une faiblesse…je t’embrasse et espère que vous serez tous les 2 pour ce jour magnifique qui vous attend!

    • Ah ben finalement je ne suis pas la seule cachotière 😉

      Les raisons peuvent-être multiples oui… Notamment le fait de vouloir préserver nos parents, ne pas ajouter leur « inquiétude » à la nôtre, c’est aussi se ménager un peu d’une pression supplémentaire.

      Merci d’être passée 🙂

  7. Tout ce que tu décris me parle beaucoup : culture du secret, la grande muette.
    Se dévoiler c’est se mettre en danger.
    Et par rapport aux parents, c’est aussi les mettre face à la fille pas parfaite que l’on peut être.
    Je suis fille unique et j’ai toujours ce sentiment de devoir assurer et de devoir vivre selon mes choix (PMA = subir = faiblesse).
    Mes parents sont au courant mais je ne les informe jamais de nos protocoles.
    Un ou deux mois après je leur annonce le nouvel échec (sans larme, sans drame, comme on peut relater un événement sans importance).
    Raisonnable, comme d’hab’.

    Je ne sais pas où est ta solution. Vas-y au feeling, ménage toi moralement.
    Bisous
    Ps. encore une fois tu as l’art pour trouver les titres adéquats.

    • Il me semblait bien qu’il y avait comme un effet miroir entre nous deux et ce que tu dis là me le confirme 😉
      Comme toi, j’ai toujours affirmé une forte indépendance par rapport à mes parents, dès que je n’ai plus vécu sous leur toit, notamment sur mes choix de vie, et j’ai toujours protégé férocement ce que je définirai comme le cercle de mon intimité… Ce sur quoi ils avaient leur mot à dire (très peu, en fait) et ce qui ne les regardait pas. Ils ne sont pas pourtant du genre intrusifs ou autoritaires.
      Et comme toi, ce côté raisonnable est présent chez moi, la bonne élève qui gère les situations seule comme une grande et qui en fait éventuellement le compte-rendu a posteriori. C’est ce que j’ai fait l’an dernier quand j’ai été très malade… Ne rien leur dire tant que le diagnostic n’était pas posé et la solution (traitement) trouvée…

      Merci pour ton commentaire Mistinguette… Bisous en retour…

      PS : merci ❤ (j'ai un peu pillé Freud cette fois-ci 😉 )

  8. Petite curiosité : tu n’as pas le permis de conduire, tu as déjà tenté de le passer ?
    Idem de mon côté. C’est d’ailleurs mon seul « échec » (excepté la PMA).
    J’ai pourtant tout donné : environ 150 heures de conduite, 4000 euros et des sueurs froides ! La grosse quiche …

    • Ah si si j’ai mon permis, depuis mes 19 ans, décroché du premier coup. Et puis j’ai décidé que j’aimais pas les voitures (trop dangereux) et que j’allais rouler en vélo (mon côté Cécile Duflot). J’ai organisé ma vie autour de cet « arrangement ».
      Non, mon premier (et seul ?) échec a été la PMA. Même lors ma 1ère FIV j’étais quelque part persuadée que, comme tout le reste, j’allais le décrocher sans problème le test positif. Je suis vite retombée de mon nuage (ou piédestal si on veut être vache ;).

  9. Je découvre ton blog aujourd’hui. J’espère que les soucis de santé de ton beau père vont un peu mieux. En parler, c’est une décision difficile et propre a chacune d’entre nous. J’ai fait le choix d’en parler initialement, mais je me rends compte que finalement bien que beaucoup de mes proches soient au courant, j’évite le sujet tout le temps et n’en parle quasi pas au final. Ça a juste permis d’arrêter le harcèlement procreatif dont tu n’es pas victime. bref, vaste sujet… Plein de courage. Un taxi ? 🙂

    • Beau-papa vient d’être opéré… Du coup Loulou m’abandonne pour les 5 prochaines semaines (#tristesse)… et sera de retour pour le TEV, cette question est donc a priori résolue. (Han, un taxi Tlse-Gérone ?! punaise c’est déjà un budget la FIV DO mais là ! 😉 )

      Merci pour ton commentaire… Et bienvenue !

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