Sous les Ors de la République (la guerre est déclarée)

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Intérieur jour.

Plan large.

Une grande salle au decorum pompeux Second Empire.

Des miriades de fenêtres, on aperçoit au dehors un parc grandiose aux arbres millénaires.

Ce sont les terres du Général, qui nous reçoit ce jour, au hasard d’un jumelage administratif de proximité.

Des plaques commémoratives au détour des couloirs nous rappellent des conquêtes passées et les noms désuets de ceux tombés un jour pourla France.

Sous les ors de la République, la foule rassemblée dans le Grand Salon, sous les lauriers et aigles impériaux, sacrifie, de nouveau, à la tradition de la galette, officielle cette fois-ci et sponsorisée par Grand Manitou lui-même, et c’est là, comme chaque année, l’occasion de décerner des décorations à certains d’entre nous, serviteurs de l’Etat, pour service rendu à la Nation.

J’écoute d’un air distrait le discours, mélangeant mes voeux à ceux d’autres personnes, croisées plus ou moins volontairement ou évitées scrupuleusement. On se salue de loin, se fait des coucous enthousiastes de la main, qui n’auront pas de lendemains. Certains iront jusqu’à mimer un « Salut » lu sur leurs lèvres, les plus hardis y rajouteront un « Tu vas bien ? » option lecture labiale.

Plus tard, je continue de déambuler au milieu des invités, flûte de champagne à la main (j’ai opté pour le menu liquide-only), j’avise ceux qui arborent le précieux ruban violet, ce jour à l’honneur, pour adresser les félicitations de rigueur.

J’ai mis ma jolie robe taille Empire, noire. On a aussi le droit d’être bien sapés dans la fonction publique et d’avoir envie de jouer les poupées sous les ors de la République.

Alors que j’ai déjà épuisé mon quota bises pour 2014, je salue les derniers résistants dans ce salon devenu immense une fois vidé de ses convives… L’un d’eux se trouve être l’un des décorés. Un collègue que j’aperçois de loin en loin, deux ou trois par an. Clac ! une joue / une bise « Meilleurs Voeux ! », clac ! deuxième joue / deuxième bise « Et puis félicitations ! », que je lui lance l’air enjoué…

Lui : « Oh, merci beaucoup !… Et puis, félicitations à vous aussi ! »

Là, j’ai un temps d’arrêt. Je suis perplexe car je ne vois pas bien ce qui me vaut ces félicitations. Pas de ruban violet à mon col, pour moi, c’était il y a deux ans mon quart d’heure de gloire au Journal Officiel, et ce même collègue m’avait alors félicitée. Non, ça date trop, il ne s’agit pas de cela.

Ma promotion ? Elle remonte à 18 mois… Et on s’est recroisés depuis mes nouvelles fonctions…

Alors quoi ? Félicitations d’être canon dans ma robe Empire ?… C’est pas le style de La Mine de flirter avec ses collègues, surtout pas à ce niveau de responsabilités là (ou faut vraiment qu’on soit genre dans un séminaire, perdus dans la pampa et sérieusement avinés).

Non, je ne vois pas et en même temps l’air dans la pièce semble s’être rarifié.

Ma respiration s’accélère (à moins qu’elle ne soit en train de s’arrêter).

Moi : « Félicitations, pour… ? »

J’arrive à conserver un semblant de sourire.

Lui : « Et bien… »

A ce stade là, il semble désarçonné par mon incompréhension, comme s’il s’agissait d’une évidence ou que la raison de son affection était tatoué sur mon front.

Mais, à défaut de mon front (judicieusement caché par ma frange fétiche et adorée), ses yeux – alors que mon cerveau cogite puissance mille pour essayer de me souvenir de ce qui peut bien me valoir ce putain d’honneur – se dirigent vers la zone située au sud de la taille de ma jolie robe empire.

Mon ventre.

Le temps que l’information remonte à mon cerveau, ma bouche forme d’elle-même un « Oh ! » silencieux et fébrile, mon pouls s’accélère, le piège se referme sur moi. Mon coeur, au lieu de battre pour le combat et la bataille, songe un instant à sortir de ma poitrine pour échapper à ce qui va forcément suivre et me laisser affronter là, toute seule, sous les plafonds à moulures et lustres aux milles cristaux, l’infâmant malentendu.

Ce con insinuerait-il que je suis enceinte ?

Moi : « Ah mais non ! »

Lui, incrédule : « Mais, comment… ?! »

Il me dévisage comme si j’étais au dernier stade d’alzheimer ou à une candidate rêvée pou un séjour en HP.

Moi : « Non, non, non, non..!!!! »

Lui : « Mais enfin ?! »

Et là je me dis qu’il va pas lâcher l’affaire, qu’il ne me laissera aucune porte de sortie, qu’on a atteint le seuil où il faut forcément que quelqu’un prononce ce foutu mot pour sortir de ce merdier. Pas moyen de détourner le regard ou les talons et oublier cet échange.

La guerre est déclarée.

La salle et sa déco pompeusement impériale tournent maintenant autour de moi, le champagne altère mon sens de la répartie, je sens les Autres à nos côtés, lancés dans leur propre conversation mais qui ne tarderont pas à remarquer nos baffouillages étranges, notre discours surréaliste, le rouge de la honte va inonder mes joues. Clac ! fait l’offence dans ma face d’infertile, impuissante, aussi joliment parée qu’aujourd’hui je sois.

J’éclate de rire en guise de défense, d’uppercut et de crochet du droit.

Moi : « Ah non, mais c’est pas moi, c’est ma collègue Emilie-Jolie* ! »

[en sous-titres, et dans ma tête, s’écrit – se crie – « C’est ELLE qui est ENCEINTE… et que tu dois féliciter Dushnock*, pas moi et ma putain de robe Empire qui met certes en valeur mes rondeurs mais pas celles que tu crois déceler Ducon*. »]

Lui : « Ah bon ?!!! »

Moi : « Ah ben oui…. oui, oui, oui… C’est ELLE. »

Mais pas un instant, fière comme Artaban, je ne prononçais LE mot, pas question que je capitule, que je m’abaisse à le prononcer, que je donne vie à ces supputations grotesques.

Je demeurerai invaincue et mon honneur resterait sauf. Vierge de tout soupçon de rondeurs dissimulées.

Et je le plante là, consterné, se demandant qu’elle était cette tornade noire, aussi soudaine qu’incontrôlable, qui a fait souffler ce dernier vent de folie, tourbillonner les derniers lambeaux de raison qui demeuraient en cette conversation, pulvériser tout élément rationnel auquel se rattacher pour conclure poliment ces courtoisies.

Folle immense, de vent et de foudres armée.

L’histoire ne dira jamais si j’avais raison ou lui tort. Sans doute, les deux mon capitaine.

Je déposais les armes dans la salle de garde, laissais mon armure dans le vestibule, et quittait le Palais, Athéna enfiévrée, pieds nus dans le parc, mon âme en bandoulière.

Ad gloriam.

[*NDLA : les prénoms ont été changés pour respecter l’intimité des protagonistes. Emilie-Jolie étant déjà évoquée, bien que non nommée – dans ce billet]

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16 thoughts on “Sous les Ors de la République (la guerre est déclarée)

  1. Wow. Mais quelle dignité, quel aplomb et quelle classe et quelle plume ! Splendide ! -1 pour le con qui a du entendre au détour d’un couloir « machine est en cloque » et félicite la première « machine » qui passe… minable.
    Sacrée Mine dis donc. Je sens effectivement quelques similitudes avec la mienne 😉
    Des bisous, et du courage…

    • Merci 🙂 Je ne vois effectivement que cette explication. Du moins, je m’en contenterai. Le Monsieur étant discret, je doute qu’il revienne sur cet épisode gênant. Des bises.

  2. Outch la scène qui terrifie chacune d’entre nous ! Mais tu t’en es sortie comme une chef et je suis sûre que c’est lui qui va se remémorer ça avec le rouge aux joues.
    Bisous

  3. Quelle diplomatie et aplomb dans ta réponse. Bravo ! D’une tu ne t’es pas évanouie, de deux, on ne repose jamais une question « Mais enfin ?! » » deux fois de suite. Prononcer LE mot est si difficile, les lèvres restent muettes de terreur à le dire. Je suis désolée que ces quelques minutes aient gâché en partie cette journée. Tu as un sang froid du tonnerre. Bises

    • Ah oui il était insistant le bougre ! Je ne dirais pas qu’il est allé jusqu’à me gâcher ma galette partymais il m’a bien remuée oui 🙂
      Merci pour ta visite. Bises.

  4. Encore une fois, t’as la classe meuf !
    (tu remarqueras ma vieille manie d’utiliser de l’argot so 90’s pour faire la djeuns, j’ai honte parfois).
    Je t’imagine bien en Joséphine de Beauharnais, déambulant au milieu des convives, le port altier. Tu as eu une réaction de reine !
    A se demander si parfois le « costume » n’agit pas comme une armure (le mot « armure » est mal choisi, mais je sèche).
    Du rouge sur les ongles et tu deviens femme fatale, une robe de princesse et tu es la reine de la soirée…
    L’habit fait le moine. Il nous permet vraiment d’habiter un personnage je pense.
    Si tu t’étais sentie mal sapée ou pas à l’aise dans tes fringues, tu aurais sans doute bafouillé et serais devenue écarlate…
    Des bisous

    • C’est moi que tu traites de meuf ?! (lol) Ecoute, c’est moi la vieille ici, et je continue à utiliser des mots en verlan, alors Mistinguette, t’as de la marge 🙂

      Outre la robe, ce genre d’endroits (vraiment sompteux) favorise le port altier et aide à se draper dans son orgueil princier, façon drama queen (et j’avoue, je verse un tantinet facilement dans la dramaturgie) 🙂

      Des bisous.

  5. Je te découvre…
    Est ce que tu aurais d’anciens post à m’indiquer pour que j’apprenne à mieux te connaitre ? parce que ton aplomb m’intrigue…! tu dois être une « sacrée nana » ! 😉

    • Et bien tous mes posts sont une facette de celle que je suis, avec toutes les contradictions qui vont avec 🙂 Tu as mon parcours dans la page intitulée « It´s a long hard road ahead (parcours) »… Quant au post qui me résumerait le plus… peut être Femme like you (http://wp.me/p2vWad-1R)…

      Mon aplomb a ses limites, crois-moi !

      Merci pour ton commentaire. Bises.

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