Parle avec Elle

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Hier, Elle et moi nous sommes retrouvées pour un thé en ville.

Elle c’est mon amie de 16 ans.

La quarantaine passée, de deux ans mon aînée, un lourd passé médical, loin derrière elle aujourd’hui, dieu merci.

L’an passé, nous nous sommes un peu brouillées : une fin d’année trop chargée, la fatigue accumulée et deux caractères bien trempés, chacune à notre manière, nous ont séparées quelques mois, maintenant toutefois les liens que notre amitié, sincère et durable, imposait, des voeux pour la nouvelle année à ceux pour nos anniversaires respectifs.

De ma plongée en PMA elle ne savait rien, pas plus que mon désir d’enfant, récent il est vrai ; j’ai toujours cultivé un goût pour les jardins secrets, par habitude et par nature.

Elle même n’envisageait que difficilement la maternité, un parcours amoureux compliqué et une chimiothérapie ayant assombri ses rêves d’être un jour maman.

Mais voilà alors que j’apprenais que ma FIV DO 1 se soldait par un échec et que les perspectives de nouvelles tentatives avaient du plomb dans l’aîle un unique Robinson restant sur notre banquise, et comme je lui souhaitais par SMS (je te rappelle Lecteur que nous étions encore un peu en délicatesse toutes les deux) un joyeux anniversaire, son 43eme, elle m’apprend qu’elle est enceinte de presque 3 mois, moi qui l’avais laissée célibataire au début de l’été.

Un simple texto qui eut la puissance d’un uppercut, doublé d’un crochet du droit. Moi, la petite fille de boxeur, j’ai difficilement encaissé, les jambes en coton, la douleur m’a vrillé la mâchoire, le coeur et plus encore, l’air m’a manqué, mes yeux se sont emplis de larmes. J’ai fermé la porte de mon bureau, tenter de reprendre ma respiration, puis repris mon téléphone et appelé le seul à pouvoir entendre la peine immense comme un âbime, logée là, dans mes entrailles, dans ce ventre désespéremment vide, où aucune vie ne germeait.

De nous deux, j’étais celle qui devait annoncer une grossesse, je m’étais d’ailleurs imaginé le faire encore quelques 48 heures avant, c’était moi qui était en couple depuis 20 ans, c’était moi dont le corps n’avait jamais connu les ravages d’une chimiothérapie, c’était moi qui depuis 18 mois collectionnait les visites chez des spécialistes de la fertilité, surveillait mon alimentation, enchaînait yoga et relaxation tel un bon petit soldat de la PMA.

Pas Elle.

Pas elle, toutes mais pas Elle. Je m’étais jusqu’alors toujours réjouie des annonces de grossesse autour de moi, même celles de mes collègues que je savais dans le même combat que moi, je les enviais, bien sûr, mais j’étais heureuse pour elle.

Là, cela m’était tout bonnement impossible, du moins pour le moment présent.

Bien sûr, j’ai fait bonne figure, mon message de félicitations contenait pas mal de points d’exclamation et peut être même quelques smileys. Bienvenue en Schizophrénie.

J’ai dû évacuer. Outre ma tendre moitié, j’ai alternativement pleuré sur mon sort et accessoirement sur les bureaux de ma gynéco (« La vie est injuste ») et de mon acupunctrice adorée (« La Nature, cette pute »).

Il m’a fallu 6 bonnes semaines et une belle soirée d’été pour revenir vers Elle, prête à affronter son regard et son ventre déjà rond, à entendre sa joie de maman en devenir, ce bonheur qui venait de lui tomber dessus, tout cru. Parler avec elle m’a apaisée. Elle était de nouveau elle, j’étais de nouveau moi. Deux amies que nous n’avions cessé d’être. Je ne voulais pas échanger les rôles. Les cartes étaient distribuées et cela m’allait ainsi.

J’ai apprivoisé l’idée qu’elle aurait cette petite fille qui lui ressemblerait, tandis que mon rêve d’un mini-moi de brunette à frange, aux yeux légèrement en amande d’un héritage tonkinois, choupi dans son maillot jaune à pois blancs, n’était plus d’actualité, thanks to my ovocytes frelâtés.

Hier, j’ai ri avec elle de son visionnage effréné de tutoriels sur Youtube (« Comment changer votre bébé »), de l’angoisse de devoir choisir la première layette quand on n’a pas une foutue idée de la taille d’un nouveau né, de la mystérieuse malette Maternité retenue scrupuleusement par la gynécologue ou des galères pour trouver une nounou digne de ce nom (et surtout non bookée jusqu’en 2028).

Aujourd’hui je lui ai raconté le Mois d’Or dans la culture chinoise, ces 40 jours qui suivent la naissance et durant lesquelles la mère est entourée et accompagnée par tous ces proches, pour la transmission des savoirs et la régénérescence du Sang.

Demain, Je me réjouis déjà à l’idée de pouponner sa poupée.

Celle de mon amie de 16 ans.

En se quittant, elle me dit « Mais on n’a parlé que de moi… la prochaine fois, je veux que tu me parles de toi… »

« Oui, la prochaine fois… » je lui répondais alors d’un sourire triste.

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